Fondations actionnaires : et si elles étaient l’une des réponses à la crise de la transmission des entreprises ?
Marc-Antoine - 10/06/2026
Une entreprise française sur deux ne trouve pas de repreneur
Chaque année, des milliers de dirigeants français approchent de l’âge de la retraite avec une question essentielle : que va devenir leur entreprise ?
Le constat est préoccupant. Comme le rappelait récemment une tribune publiée dans Les Échos, près d’une entreprise française sur deux peine à trouver un repreneur. Cette situation menace directement l’emploi, les savoir-faire, l’ancrage territorial de nombreuses PME et ETI ainsi que la souveraineté économique de notre pays.
Dans ce contexte, les débats se concentrent souvent sur la fiscalité, le financement des reprises ou le développement des fonds d’investissement. Pourtant, une autre voie existe. Encore méconnue en France, elle est largement répandue dans plusieurs pays d’Europe du Nord : celle des fondations actionnaires.
Le sujet était d’ailleurs au cœur des Premières Rencontres des fondations actionnaires organisées par Prophil au ministère de l’Économie et des Finances, réunissant dirigeants, experts européens et responsables publics autour d’une même conviction : la transmission d’entreprise ne doit pas nécessairement conduire à la vente ou à la disparition de l’indépendance de l’entreprise.
Chez Noiret Patrimoine, cette réflexion résonne particulièrement puisque nous avons adopté le modèle de fondation actionnaire depuis 2020 avec l’idée que le patrimoine professionnel ne se limite pas à une valeur financière !
Qu’est-ce qu’une fondation actionnaire ?
Le principe est simple.
Au lieu de transmettre son entreprise à ses enfants, à un concurrent ou à un fonds d’investissement, un dirigeant choisit de donner tout ou partie de ses actions à une structure à but non lucratif : une fondation, un fonds de dotation ou un fonds de pérennité.
Cette structure devient alors actionnaire de l’entreprise et exerce deux missions complémentaires :
- garantir la pérennité et l’indépendance de l’entreprise ;
- financer des projets d’intérêt général grâce aux dividendes perçus.
L’entreprise continue à exercer son activité économique normalement. Elle conserve ses salariés, ses clients, ses fournisseurs et sa capacité d’investissement. La différence réside dans la destination du capital : celui-ci est mis durablement au service d’un projet qui dépasse les intérêts individuels.
Cette logique rejoint une tendance de fond observée chez de nombreux entrepreneurs : la volonté de donner du sens à leur patrimoine et d’organiser leur succession en cohérence avec leurs valeurs.
Un modèle déjà largement éprouvé en Europe
Si le concept paraît novateur en France, il est une réalité économique majeure dans plusieurs pays européens.
Le Danemark constitue l’exemple le plus emblématique. Les fondations actionnaires y contrôlent certaines des plus grandes entreprises du pays : Novo Nordisk, Carlsberg, Velux… Les entreprises détenues par des fondations représentent une part significative de l’économie danoise et génèrent chaque année plus d’un milliard d’euros de dons à destination de projets d’intérêt général.
Ces entreprises démontrent qu’il est possible de concilier :
- performance économique ;
- vision de long terme ;
- stabilité actionnariale ;
- contribution au bien commun.
Loin d’être un modèle marginal, les fondations actionnaires participent pleinement à la compétitivité des économies nord-européennes.
Les travaux de Prophil montrent d’ailleurs que ces entreprises affichent souvent une remarquable résilience, notamment grâce à une gouvernance moins soumise aux pressions de court terme des marchés financiers.
Pourquoi ce modèle suscite-t-il un intérêt croissant en France ?
Pendant longtemps, les fondations actionnaires ont été quasiment absentes du paysage français.
La situation évolue rapidement.
Selon les études et travaux publiés par Prophil, la France comptait seulement quelques entreprises détenues par des fondation. Elles sont aujourd’hui plusieurs dizaines et de nouveaux projets émergent régulièrement.
Cette dynamique s’explique par plusieurs facteurs.
1. Préserver l’indépendance de l’entreprise
De nombreux dirigeants redoutent qu’après leur départ, leur entreprise soit revendue, démantelée ou délocalisée.
La fondation actionnaire permet d’inscrire la mission de l’entreprise dans la durée et de protéger son capital contre les logiques spéculatives de court terme.
2. Organiser une transmission lorsque la relève familiale n’existe pas
Toutes les entreprises familiales ne disposent pas d’un successeur prêt à reprendre l’activité.
La fondation actionnaire offre alors une solution alternative qui permet de transmettre autrement tout en respectant l’œuvre entrepreneuriale construite au fil des années.
3. Donner du sens au capital
De plus en plus de dirigeants souhaitent que la valeur créée par leur entreprise continue à produire un impact positif après leur départ.
Grâce aux dividendes versés à la fondation, les bénéfices de l’entreprise peuvent financer durablement des actions philanthropiques, environnementales, sociales ou éducatives.
Cette aspiration rejoint une évolution que nous observons régulièrement chez les chefs d’entreprise accompagnés par Noiret Patrimoine : après avoir consacré plusieurs décennies à développer leur activité, beaucoup souhaitent désormais réfléchir à leur héritage au sens large, c’est-à-dire à l’impact qu’ils laisseront sur leur famille, leurs collaborateurs et leur territoire.
4. Renforcer l’ancrage territorial
Les PME et ETI constituent souvent des acteurs majeurs de leur territoire.
Le modèle de la fondation actionnaire favorise une vision de long terme qui protège l’emploi local et les savoir-faire industriels.
Le modèle défendu par Noiret Patrimoine : transmettre un patrimoine, mais aussi une vision
Chez Noiret Patrimoine, nous sommes convaincus que la transmission d’entreprise ne doit pas être abordée uniquement sous l’angle juridique ou fiscal.
Notre approche consiste à accompagner les dirigeants dans une réflexion globale intégrant :
- la protection de leur famille ;
- la pérennité de leur entreprise ;
- la gouvernance future ;
- les enjeux philanthropiques ;
- l’impact territorial et sociétal de leur patrimoine.
Dans certains cas, la transmission familiale demeure la meilleure solution. Dans d’autres, une cession industrielle ou une reprise par les salariés peut être pertinente. Mais les fondations actionnaires et les fonds de pérennité ouvrent désormais une voie supplémentaire pour les entrepreneurs qui souhaitent préserver l’indépendance de leur entreprise tout en donnant une dimension d’intérêt général à leur patrimoine.
Cette approche s’inscrit pleinement dans notre vision d’une gestion de patrimoine responsable, tournée vers le long terme et la création de valeur durable.
Où en est la France aujourd’hui ?
Contrairement au Danemark ou à l’Allemagne, la France ne dispose toujours pas d’un véritable statut juridique spécifique pour les fondations actionnaires.
Cependant, plusieurs outils permettent déjà de s’en approcher :
- les fondations reconnues d’utilité publique ;
- les fonds de dotation ;
- les fonds de pérennité créés par la loi Pacte en 2019.
De nombreux acteurs considèrent qu’une évolution législative reste nécessaire pour permettre aux fondations françaises d’exercer pleinement leur double mission économique et philanthropique.
Quelques exemples inspirants
Le cas le plus connu en France reste celui des Laboratoires Pierre Fabre.
À son décès, Pierre Fabre avait organisé la transmission de son groupe à la Fondation Pierre Fabre, aujourd’hui actionnaire majoritaire de l’entreprise. Ce dispositif permet de préserver l’indépendance du groupe tout en finançant des actions de santé dans de nombreux pays.
D’autres entrepreneurs ont suivi cette voie ces dernières années, convaincus qu’une entreprise peut devenir un outil durable au service du bien commun.
Ces exemples illustrent une idée forte : la transmission ne consiste pas uniquement à transférer un capital, mais aussi à préserver une mission, une culture et une vision entrepreneuriale.
Une piste d’avenir pour les entrepreneurs engagés
La réflexion autour des fondations actionnaires dépasse largement la seule question de la philanthropie.
Elle interroge notre conception même de l’entreprise :
- L’entreprise doit-elle être uniquement un actif patrimonial transmissible ?
- Peut-elle devenir une institution au service de plusieurs générations ?
- Comment préserver les entreprises françaises face aux enjeux de transmission ?
- Comment mieux articuler création de valeur économique et intérêt général ?
Les travaux de Prophil, tout comme la récente tribune publiée dans Les Échos, montrent que cette question n’est plus marginale. Elle s’inscrit désormais dans une réflexion plus large sur l’avenir du capitalisme familial, la souveraineté économique et la responsabilité des entrepreneurs.
Face à ces défis, les fondations actionnaires apportent une réponse originale, pragmatique et déjà éprouvée dans plusieurs pays européens.
Sans être une solution universelle, elles ouvrent une voie particulièrement intéressante pour les dirigeants qui souhaitent transmettre autrement, protéger leur entreprise et mettre durablement leur réussite économique au service du bien commun.
À l’heure où la France cherche à préserver ses entreprises, ses savoir-faire et son tissu économique, le sujet mérite assurément toute notre attention. Plus largement, il invite chaque dirigeant à se poser une question essentielle : au-delà de la valeur financière de son entreprise, quel héritage souhaite-t-il réellement transmettre ?
Sources :
Étude « Les fondations actionnaires s’implantent en France » – Prophil (2026) : Publications – Prophil
Tribune des Échos : Une entreprise française sur deux ne trouve pas de repreneur… « Un modèle venu d’Europe du Nord pourrait changer la donne » – Les Echos
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